Covid-19 : les prisons dans la crainte de devenir des clusters

Prison de la Santé

Alors que le virus continue à circuler, plusieurs centres de détention ont vu le Covid-19 franchir les murs. Des membres du milieu pénitentiaire alertent sur le risque d’une « hécatombe », agravé par le retour de la surpopulation carcérale.

Fresnes, Nanterre, Réau… en Île-de-France, comme dans tout le territoire, les clusters se multiplient dans les centres pénitentiaires. « Je ne sais pas si ça tient du miracle, mais tous les tests nous reviennent négatifs depuis quatre semaines alors que les établissements qui nous entourent connaissent tous des pics épidémiques », constate Bruno Clément-Petremann, directeur de la Prison de la Santé située dans le 14e arrondissement de la capitale. Au point qu’il se demande « combien de temps cela va durer. »

La vie tourne au ralenti dans cet établissement depuis l’apparition du Covid-19. Bruno Clément-Petremann se dit pour le moment « chanceux ». Dans les couloirs de sa maison d’arrêt, quelques rares détenus circulent d’un point à un autre, masque sur le visage et gel hydro-alcoolique à disposition. Les adeptes du masque sous le nez essuient un rappel bienveillant de la part du directeur. « Ici, on favorise beaucoup le dialogue », précise-t-il en souriant. Mais lorsqu’il regagne les murs de son bureau, le responsable dévoile son inquiétude. Car l’équilibre est fragile. Dans cet établissement entièrement rénové en 2019, la bibliothèque et le gymnase ont fermé leurs portes quelques mois après leur inauguration, pour limiter la propagation du virus. Les activités collectives ont aussi pris fin, à l’exception des promenades et visites familiales. « Tout est suspendu », regrette le directeur. « Je ne sais pas combien de temps on va encore tenir. Priver les détenus d’activités trop longtemps, c’est compliqué », soupire-t-il.

D’autant plus que Bruno Clément-Petremann doit faire face à une nouvelle problématique : le retour de la surpopulation carcérale. En mars 2020, les ordonnances de la garde des Sceaux de l’époque, Nicole Belloubet, ont permis la libération anticipée de plus de 12 000 détenus en trois mois, afin de limiter les risque de contamination. À la Santé, cette mesure a permis de passer de 852 détenus au premier jour du confinement, à 603 le 11 mai, avec une capacité de 708 places. « On a pu offrir des cellules individuelles », se félicite le directeur.

« Je ne sais pas combien de temps ça va durer dans ces conditions »

Il a pourtant fallu peu de temps pour que la machine judiciaire reprenne le dessus. « En à peine huit mois, on est déjà remontés à 866 occupants. On est à nouveau en surpopulation, même si ça reste maîtrisé par rapport à ce qu’on peut connaître dans d’autres établissements », développe le responsable.

Le constat est le même à échelle nationale. Si le nombre de détenus reste en moyenne inférieur à celui d’avant la crise, il est en constante augmentation. « Dès le déconfinement et la réouverture des tribunaux, tout ce qui a été accumulé pendant ces mois d’arrêt s’est remis en marche. On est en train de le reprendre à vitesse grand V », explique Wilfried Fonck, secrétaire national du syndicat UFAP-UNSa, premier syndicat du ministère de la Justice. « Ça ajoute de la tension à une situation déjà difficile Le milieu pénitentiaire a un fonctionnement très instable. Dès qu’il y a un petit grain de sable dans les rouages, ça peut dégénérer. »

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C’est dans ce contexte que la contrôleuse générale des lieux privatifs de liberté, Dominique Simonnot, a décidé le 25 janvier d’écrire un courrier aux ministres de la Santé, Olivier Véran, et de la Justice, Éric Dupont-Moretti. Elle y relate les situations observées sur le terrain par ses équipes. Des situations où les gestes barrières sont mis en péril par le retour de la surpopulation. « Nous sommes à 1000 nouveaux détenus par mois. Comment fait-on pour les isoler lorsqu’il n’y a pas assez de cellules pour les accueillir ? », s’interroge-t-elle. « Ça me fait trembler, et les directeurs de prison tremblent aussi. Ce serait insupportable d’avoir une hécatombe de Covid en prison », commente la contrôleuse générale. Dominique Simonnot dénonce une situation « plus grave qu’au printemps dernier » avec, au 21 janvier, 134 détenus positifs au Covid-19, contre 25 au début du mois. « Un chiffre affolant », conjugué à l’arrivée des variants, lui fait redouter une vague de contaminations.

Pour réguler la situation, Dominique Simonnot réclame le retour du dispositif mis en place par Nicole Belloubet. Et l’ancienne journaliste demande une « stratégie de vaccination spécifique » qui permettrait à tous les détenus et personnels pénitentiaires de se faire vacciner. « Le vecteur d’entrée du virus est le surveillant. En sachant cela, imaginez les tensions que ça peut créer dans les prisons… », justifie-t-elle.

Mais l’hypothèse a rapidement été balayée par le garde des Sceaux. Dans un courrier de réponse daté du 1er février, que nous avons pu consulter, Éric Dupont-Moretti fait état d’une « stratégie régulièrement adaptée à l’évolution de l’épidémie ». Il exclut toute stratégie spécifique. « Une doctrine nationale pour les publics en détention est en préparation (…). Il s’agit de préciser les enjeux logistiques », peut-on lire dans cette lettre.

Les syndicats prônent une approche plus « pragmatique »

« Il n’y a aucune surprise, réagit Wilfried Fonck. La contrôleuse est dans rôle, mais sa demande est plus démagogique que réaliste. » Pour le syndicaliste, qui revendique une approche « pragmatique » de la situation, il s’agit davantage de renforcer l’existant. « Il y a des choses à faire beaucoup plus pratiques. Le problème, c’est le contact avec l’extérieur, et les mesures qui sont mises en place aujourd’hui ne sont pas satisfaisantes », explique-t-il. Avant de poursuivre : « Je pense par exemple au parloir. On se retrouve avec des montages bricolés de plexiglass quand on aurait besoin de vrai matériel. On demande au personnel pénitentiaire de veiller au respect des gestes barrières et de mettre fin au parloir si ce n’est pas respecté. Il faut penser à la tension que ça peut provoquer. »

Mais pour le directeur de la Prison de la Santé, il faut aller plus loin. Si la surpopulation carcérale accroît les risques liés au Covid, elle est aussi un problème « chronique » auquel il faut remédier au-delà de l’épidémie. « La surpopulation, ce sont des conditions de détention catastrophiques et une augmentation de la violence », martèle le responsable. Pour l’heure, il réclame que « la capacité des établissements pénitentiaires soit prise en compte dans la détermination de la politique pénale ». « Cela ne l’est pas suffisamment aujourd’hui », regrette-t-il.

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Et Bruno Clément Petremann se dit pessimiste sur la suite. « Paradoxalement, je pense qu’on a été trop bons dans la gestion du Covid en prison, ce qui n’incite pas forcément à changer les habitudes. Mais il est hors de question que l’on retourne à la situation antérieure à la crise sanitaire », dit-il. Avant de constater, un peu désabusé : « Malheureusement, la période pré-électorale dans laquelle on entre est peu propice à prendre de vraies mesures pour vider les prisons. »

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