Noëlle Herrenschmidt : le pinceau de la justice

À 80 ans, Noëlle Herrenschmidt a assisté à des mois d’audience et observé des centaines d’accusés. Pourtant chez elle, on ne trouve ni robe d’avocat, ni texte de lois, mais quelques crayons et beaucoup d’aquarelles. Rencontre avec celle qui a dessiné les procès Barbie, Papon, et bien d’autres encore. 

Noëlle Herrenschmidt dans l’atelier de sa maison à Sceaux (Hauts-de-Seine). photo M.M

Ce que l’on remarque en premier chez Noëlle Herrenschmidt, ce sont ses boucles d’oreilles : souvent de grands carrés très colorés, toujours fabriqués par sa fille. « J’en ai plus de 300 paires, c’est un peu comme une armure pour moi. Et puis ça m’apporte de la couleur pendant les procès. Je m’y habille toujours en noir pour me faire discrète ». La couleur, un élément essentiel dans la vie de cette illustratrice qui fait ses débuts chez le groupe jeunesse Bayard Presse. À cette époque, elle dessine en atelier pour des revues comme Astrapi ou Okapi. Après 10 ans de travail, on lui propose de s’envoler pour Calcutta et de suivre Mère Teresa pendant cinq semaines. « Après n’avoir connu que ma petite ville protégée de Sceaux, la découverte de Calcutta m’a forgé le caractère ! », raconte-t-elle. Une expérience qui sert d’élément déclencheur, puisque Noëlle ne s’arrêtera plus d’arpenter le monde. 

La rencontre de la justice

Son entrée dans l’illustration d’audience est plutôt une propulsion. À 47 ans, alors qu’elle flâne dans Paris, elle décide de pousser les portes du palais de justice. Sa carte de presse en main, elle s’installe à la Cour d’assises et se met à dessiner. « C’est le coup de foudre. Je découvre un monde dont je ne comprends pas du tout les codes mais qui me fascine immédiatement ! ». Noëlle retourne plusieurs fois au palais et ne tarde pas à montrer ses dessins au journal La Croix. Le coup de foudre est réciproque : un mois plus tard, le journal l’envoie à Lyon pour dessiner le procès de Klaus Barbie, l’un des chefs de la Gestapo.

« L’avocat de Barbie est la personne que j’ai eu le plus de mal à dessiner de ma vie »

Le 11 mai 1987, alors que la séance débute, Noëlle se tient dans la salle, plume à la main. 34 ans plus tard, la journaliste se souvient de cet homme au « regard impénétrable » qui se tenait à la barre. Pour elle, dans son métier, le jugement de valeur est à bannir. « On est là pour témoigner, mais jamais juger. Sinon il faut changer de métier », affirme-t-elle. Pourtant, elle avoue avoir été déstabilisée par l’avocat de Klaus Barbie, Jacques Vergès : « C’est la personne que j’ai eu le plus de mal à dessiner de ma vie. Il était tellement méprisant envers les victimes. » À l’époque, elle ne travaille pas encore à l’aquarelle. Et alors qu’elle vit sa première expérience d’illustratrice d’audience, la plume ne lui fait pas de cadeau. « C’est un outil exigeant car il n’y a pas de repentir possible », explique-t-elle. Plus tard, Noëlle est la première à faire entrer l’aquarelle dans les dessins d’audience. « C’est ma fille qui m’a aidé à composer ma palette, et mon marie Jean-Claude m’a conseillé le jaune de Naples. On a fait un travail d’équipe comme toujours », raconte-t-elle dans un sourire. Illustratrice, reporter-aquarelliste, aventurière, Noëlle Herrendschmidt est aussi très attachée à la vie de famille. Léa, l’une des ses petites-filles, a suivi ses pas et s’est tournée vers l’illustration. « Elle m’a appris à observer avant tout. L’œil commence et le pinceau suit. C’est un conseil qui me guide au quotidien », confie la jeune femme de 22 ans. 

Dessin à la plume de Klaus Barbie par Noëlle Herrenschmidt.

Mais si le sens de l’observation prime, la technique est également essentielle pour un illustrateur d’audience. Lors d’un procès, la main ne doit pas trembler. « On ne sait jamais combien de temps l’accusé restera à la barre. Le pinceau doit suivre la parole », remarque Noëlle. Derrière son masque fleuri, elle admet d’ailleurs avoir manqué d’expérience lors du procès Barbie : « J’aurais voulu dessiner la salle d’audience et les personnes qui l’occupaient, mais j’étais incapable de faire les deux à la fois. Alors je me suis concentrée sur les visages et les mains, c’est là que se joue l’essentiel. » La technique ne tarde cependant pas à venir, et ce notamment grâce à l’aide d’un curieux accessoire : un veston noir aux mille et une poches pour dégainer stylos et pinceaux à la vitesse de la lumière. D’autant que Noëlle cumule deux casquettes – celle de reporter et celle d’aquarelliste – il faut alors pouvoir écrire ET dessiner. « Quand quelqu’un vous raconte une histoire poignante, il ne s’agit pas de lui demander de répéter parce que vous étiez en train de dessiner plutôt que de prendre des notes », explique-t-elle. Chacune de ses mains a donc une fonction assignée : la gauche se charge du dessin tandis que la droite prend des notes, le tout dans un ballet de doigts virevoltants.

Ceux qui ont eu l’occasion de travailler à ses côtés l’admirent autant pour ce talent que pour sa joie de vivre. Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au Monde, a souvent travaillé à ses côtés. La journaliste se souvient de leur binôme lors du procès de Chirac sans Chirac et de « son magnifique dessin du fauteuil vide du président. » Mais ce qui a le plus marqué Pascale Robert-Diard, c’est l’énergie de l’illustratrice. « Elle est dotée d’un enthousiasme absolument inoxydable. C’est un bonheur de travailler avec quelqu’un d’aussi optimiste et curieux. Tout l’intéresse ! », se souvient-elle amicalement.

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La justice dans ses moindres détails

Alors que Noëlle a dessiné les tribunaux jusque dans leurs derniers recoins, l’aquarelliste s’attarde toujours sur un objet particulier : la table de délibération. C’est autour de celle-ci que se joue l’issue du procès et, selon la journaliste, son état est toujours très révélateur. « On comprend énormément du procès en observant cette table, la manière dont sont disposés les objets – ordonnés ou en vracs – les restes de nourriture etc. », développe-t-elle.  En 1998, à l’issue du procès Papon, Noëlle ne déroge pas à cette habitude et dessine « une table qui a fait l’Histoire »

Aquarelle de la table de délibération du procès de Maurice Papon par Noëlle Herrenschmidt.

La chemise rose de Papon 

Lors de ce procès historique, Noëlle Herrenschmidt publie chaque jour quatre colonnes dans Le Monde. Six mois de procès et plusieurs milliers de coups de pinceaux plus tard, c’est un détail qui a marqué la mémoire de l’illustratrice. Quelques minutes avant l’audience, Maurice Papon lit le journal dans une pièce isolée et Noëlle obtient l’autorisation d’entrer pour le dessiner. Elle s’attarde sur sa tenue et s’autorise une remarque sur « le rose tendre de (sa) chemise ». Papon rectifie alors « rose cyclamen ». L’importance de la couleur au cœur de la justice. 

Portrait de Maurice Papon par Noëlle Herrenschmidt.

Croquer la vie quotidienne

Amoureuse de l’humain plus encore que du dessin, Noëlle se ravit des rencontres que son métier lui a offertes. Avocats, prisonniers, gendarmes, grand brûlés, l’illustratrice a avant tout peint l’Homme. « Le tribunal, c’est un concentré d’humanité », affirme-t-elle. Pour elle, les « petits procès qui n’ont rien d’historique » sont tout aussi enrichissants : « C’est la justice de ceux que personne ne regarde, de pauvres gars ; et là on apprend énormément sur soi-même et sur l’humain en général ». Travailleuse tenace, son expérience des procès l’a d’ailleurs menée bien au-delà des tribunaux : dans les gendarmeries, les prisons françaises, à l’Assemblée nationale, mais aussi en Australie, aux Etats-Unis, et jusque dans l’enceinte du Vatican. Confortablement installée dans son canapé, l’ancienne reporter continue de nourrir sa curiosité et pense à l’avenir du métier. Elle s’attarde sur « le travail remarquable de François Boucq » – l’un des illustrateurs du procès des attentats de 2015 – qui vient de publier l’ouvrage Le Procès. Elle admire également l’hebdomadaire Le 1, « très bien pensé dans son format » et « truffé d’illustrations géniales. »

Celle que sa petite-fille Léa qualifie d’ « inépuisable » a d’ailleurs encore des projets sur le feu. Sur le chemin du départ, la dame à la crinière bouclée ne manque pas de faire une visite commentée des tableaux qui défilent dans son couloir. Des toiles de sa mère aux dessins de ses petites-filles, la passion de l’illustration n’est pas prête de s’estomper sous le toit de Noëlle Herrenschmidt.

Morgane Mizzon

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