Edwige, conseillère pénitentiaire et “visage humain” de la justice

Sur son compte Twitter, la conseillère pénitentiaire en insertion et probation s’attèle à mettre en lumière cette profession de l’ombre de l’appareil carcéral. Travaillant auprès des condamnés à de longues peines, elle fait de son métier, parfois incompris, un combat en faveur d’une justice plus humaine.

À la simple évocation de son compte Twitter, Edwige (1) ne peut s’empêcher de sourire. La conseillère pénitentiaire en insertion et probation (« c’est plus simple de dire CPIP, en détachant bien les P et le I », préfère-t-elle préciser) rencontre en effet un certain succès sur la plate-forme à l’oiseau bleu : plus de 5 000 personnes suivent ses témoignages quotidiens, expliquant les rouages d’un métier méconnu et démontant les préjugés sur le milieu carcéral. Mais là n’est pas la source de sa joie un tantinet espiègle : « Le nom de mon compte est rigolo, quand même », rit-elle derrière son écharpe rose. Sur le réseau social, Edwige s’appelle CasseSpip (« SPIP pour Service pénitentiaire d’insertion et probation », détaille-t-elle, sans prendre la peine d’expliquer le jeu de mots). Ce pseudo reflète-t-il la réalité ? Le ton de l’entretien sert de réponse : des rires succèdent à un visage fermé. 

Ces acrobaties émotionnelles, Edwige en maîtrise désormais toutes les chorégraphies. Elle exerce son métier de CPIP depuis quatorze ans. Les explications sur la pratique de sa profession sont d’une fluidité confondante. Preuve d’un refrain fréquemment répété. « Nous sommes en charge de la réinsertion sociale des détenus. On gère avec eux leurs démarches administratives, leurs relogements par exemple. Les CPIP sont aussi très actifs sur le projet professionnel et la réinsertion dans le milieu du travail. Et puis on est en charge de leur suivi judiciaire, en lien constant avec le JAP, le juge d’application des peines. Notre ennemi principal, c’est la récidive. Autour de ça, on exprime notre point de vue sur les possibilités de réduction ou d’aménagement de peine, sur les préventions de suicide, aussi », raconte-t-elle, entrecoupant ses paroles d’une gorgée de thé. Cette activité est physiquement et mentalement éprouvante : Edwige suit les dossiers de quelques 70 détenus au sein d’un grand centre de détention français. Ses semaines sont partagées entre entretiens individuels, rédaction de rapports et participation à des commissions judiciaires. « J’arrive au centre de détention à heure fixe, mais je ne sais jamais à quelle heure ni dans quel état j’en ressors », soupire-t-elle.

Au carrefour de l’humanité

Néanmoins, la femme de 38 ans a une certitude: son métier de saurait être rangé derrière une étiquette. « Je travaille à la fois dans le social, le juridique, l’éducatif, le criminologique, le psychologique… Je suis à un carrefour », coupe-t-elle. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé : après douze ans de service, elle a entrepris de retourner, en parallèle de ses journées au centre de détention, sur les bancs de la faculté de sociologie de l’Université Lumière-Lyon 2. Elle rédige un mémoire dans lequel elle explore les tensions à l’oeuvre dans le métier de CPIP. Elle ne trouvera sans doute pas de réponse à toutes ses questions dans ce travail. « Certes, mais je conserve ce goût pour le sens de mon travail », contre-attaque-t-elle.

Adolescente « très tôt attirée par le fait-divers », Edwige se lance dans des études de droit. Devenir avocate ou commissaire de police aurait été pour elle le but ultime. Elle finit, au détour d’un stage à la maison centrale de Moulins-Yzeure (Allier), par trouver sa place dans le monde de la justice. « Ce sera le milieu carcéral, et rien d’autre, se jure-t-elle alors, et le poste de CPIP, ce métier d’humanité dans ce lieu d’enfermement. » Elle ne quittera plus le monde carcéral. Car la conseillère pénitentiaire néophyte veut s’occuper d’incarcérés en longues peines: « dix, trente ou perpétuité », sa spécialité. 

Nous sommes leurs intermédiaires privilégiés, souvent les seuls d’ailleurs avec lesquels ils abordent certains sujets

« C’est avec ces personnes que je ressens pleinement l’intérêt de mon métier : faire ressortir l’humanité, dégager de la moralité, démystifier leurs parcours et leurs actes pour les mener ailleurs », explique-t-elle. Un exemple ressurgit spontanément dans sa mémoire : encore stagiaire, elle récupère les dossiers de détenus dont était chargé un titulaire partant à la retraite. Dans cette liste figure un ancien braqueur, un « routard de la pénitentiaire » détenu depuis les années 1960 et condamné à la perpétuité. « On reste en lien encore jusqu’à aujourd’hui lui et moi. À force, on développe une relation particulière avec ces personnes. Nous sommes leurs intermédiaires privilégiés, souvent les seuls d’ailleurs avec lesquels ils abordent certains sujets. On est les seuls aussi à être en contact permanent avec leurs familles », relate-t-elle. Depuis, Edwige a pris en charge tueurs en série et terroristes.

Alors, selon elle, ce n’est pas dans la prison que la CPIP se heurte à de l’hostilité, mais dehors, face aux « personnes extérieures ». « Moi, j’ai eu la chance de ne jamais y avoir été confrontée. Mais pour des collègues, c’est parti en cacahuètes. Des gens qui ne comprennent pas ce qu’on fait, qui n’acceptent pas que l’on puisse aider des détenus avec ce parcours-là », raconte-t-elle. « Dès qu’un fait-divers avec récidive éclate, c’est sur nous que l’on s’acharne, en questionnant la légitimité de notre emploi. Oui, il y a forcément un sentiment de culpabilité. Mais pourquoi s’acharner ? », lance-t-elle.

3500 CPIP, 300 000 individus poursuivis

De l’autre côté de l’écran, Edwige s’efforce de réprimer une colère enfouie. L’ignorance des tâches du CPIP est parfois grande aussi dans les couloirs du centre de détention où elle travaille, chez ses collègues. « J’avais organisé une sortie pour les détenus dits ‘’désocialisés’’, sans famille et sans proche. Centre équestre le matin, restaurant le midi et visite culturelle l’après-midi. En rentrant, les surveillants m’ont violemment lancé: ‘’Pourquoi est-ce qu’ils ont droit à ça ? Je ne peux même pas payer des cours d’équitation à ma fille’’ », se remémore la CPIP. « Pourtant, on se connaît tous : on était tous en cours ensemble à Agen, à L’Ecole nationale d’administration pénitentiaire (ENAP). »

Pour tous, cependant, le même manque de moyens. Edwige est l’une 3 500 CPIP que compte le système carcéral français, pour une population de 60.000 détenus. « Il m’est arrivé d’avoir 100 personnes en suivi en même temps », dit-elle. La mère de famille doit encaisser les épreuves psychologiques induites par ce qu’elle entend, voit, lit. Elle invoque Freud, et le principe du transfert. « On encaisse, on prend sur soi, on essaie de faire le vide en rentrant chez soi. Mais on n’est pas formé pour ça. Je vous parlais de la famille tout à l’heure. C’est à nous qu’incombe la charge d’annoncer le décès d’un enfant ou d’un parent au détenu, de voir s’il peut aller aux obsèques. Ça a dû m’arriver une centaine de fois depuis quatorze ans, mais on s’y fait jamais », explique-t-elle. Même douleur perceptible quant à la violence de l’épreuve de la prison pour les détenus. Cette expérience affermit la pensée qu’elle se répète quotidiennement, depuis quatorze ans : « Les longues peines sont des peines qui perdent leur sens. » La trentenaire en tient pour preuve le cas de ces détenus de longue date qui ne savent plus comment tourner une poignée de porte ou ouvrir un robinet.

Face à tous ceux qui sont sourds à la réalité de la prison et de sa profession, Edwige trouve finalement sur Twitter un exutoire. « C’est ma vitrine et la vitrine des CPIP. J’y poste des choses qui prouvent que l’on fait des choses positives. Des exemples qui montrent que les détenus peuvent évoluer. » On songe à l’écrivain chinois Lao She qui a dit: « La solitude est une prison ». L’inverse ne saurait être possible, dixit Edwige.

Hugo Roux

(1) Pour des raisons de confidentialité, Edwige ne livre que son prénom.

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