Le chemin de croix des avocates issues de la diversité

Les avocats ne font pas office d’exception. Dans ce milieu aussi, les minorités peinent à se faire entendre. Quatre avocates racontent leur parcours.

Chaque semaine, le magazine Afroféminin, Afrocadre, organise des lives Instagram sur un thème précis. L’invité du lundi 8 février est maître Maïmouna Haïdara, avocate au barreau de Seine-Saint-Denis. Le thème du live : être une avocate noire en France. Le magazine ouvre cette discussion pour montrer un parcours de réussite à travers Maïmouna Haïdara. Dans les différents barreaux de l’Hexagone, la question de la diversité, et notamment de son manque, peut se poser. Si les statistiques n’existent pas en la matière, le constat est partagé.

Ce soir-là, pendant près d’une heure et demie, l’avocate spécialisée dans le droit pénal, de la famille et des étrangers raconte son parcours. Toutes les difficultés qu’elle a pu rencontrer dès ses études, alors qu’elle n’était pas encore avocate. Notamment en arrivant en licence de droit à l’Université de Paris 1 après une scolarité passée à Stains dans le 93. “C’est la première fois de ma vie que j’ai senti une différence avec les autres étudiants. Je me suis sentie seule” avoue-t-elle. Un témoignage qui met en avant le décalage que les jeunes de banlieues parisiennes peuvent ressentir lorsqu’ils s’écartent de leur milieu. 

“On cumule nos tares”

En juillet dernier, une étude de l’institut Elabe montre que 86% des Français estiment que la diversité sociale, culturelle et ethnique est un atout pour le monde du travail. Pourtant, dans de nombreux corps de métiers, la route est encore longue. Les avocats n’y échappent pas. Pendant le live, Me Haïdara donne des conseils aux aspirants avocats qui posent des questions dans les commentaires. “Est-ce qu’il est possible d’être noire, voilée et devenir avocate?” Lorsqu’une internaute pose cette question, elle marque une pause, “AH” s’exclame-t-elle, avant d’avouer que la route risque d’être plus difficile. 

Linda est avocate depuis peu. Elle a prêté serment devant la Cour d’appel du Barreau de Paris en octobre dernier. Originaire de Villetaneuse dans la Seine-Saint-Denis, Linda est très fière de son parcours. “J’ai validé ma première année de licence à Paris 13 et j’ai demandé un transfert d’université vers Paris 1. J’ai été acceptée mais au dernier moment j’ai refusé car j’ai décidé d’assumer qui j’étais.” Rester en banlieue était pour Linda une manière de prouver que de là peuvent aussi venir des personnes compétentes. Elle grandit dans un foyer avec des parents Algériens qui lui inculque l’importance des études. Mais être une femme, musulmane, d’origine algérienne, et avoir une adresse à Villetaneuse n’est pas vraiment perçu comme un atout sur un CV. “On cumule nos tares, c’est très dur” déplore-t-elle. 

Un triste constat partagé par Nadia, avocate fraîchement diplômée. Elle a achevé son cursus en octobre mais n’a pas encore prêté serment. Elle doit d’abord trouver un cabinet où travailler. La jeune femme de 26 ans d’origine tunisienne a grandi à Saint-Denis (93). Elle s’est battue toute sa vie pour en arriver là : “pendant mes études je ne prenais jamais de vacances. Je cumulais les jobs étudiants” raconte-elle. En effet, les études de droit sont très coûteuses. Les étudiants doivent prendre en compte les achats de livres parfois très chers mais aussi les frais d’inscriptions aux classes préparatoires pour les écoles. La situation devient souvent difficile à vivre pour eux.

La confrontation à un nouvel environnement parfois brutal

Si les études paraissent difficiles, l’insertion dans le monde du travail l’est tout autant voir plus. En général, les jeunes avocats se dirigent d’abord vers des cabinets français. Mais pour Linda et Nadia, les cabinets anglo-saxons sont les meilleurs endroits pour les personnes issues de la diversité. Ils sont connus pour être inclusifs, “Chez les anglo-saxons, tu peux travailler avec ton voile, personne ne dira rien” explique Nadia qui a beaucoup travaillé dans ces cabinets. A l’inverse, les cabinets français sont perçus comme rigide et très peu inclusifs.

Malgré tout, Linda rappelle que tous ne sont pas comme ça et ne souhaite pas généraliser. En effet elle est aujourd’hui employée dans un cabinet français en tant qu’avocate spécialisée dans le droit du travail. Elle s’occupe de fusions d’entreprises ou encore de grands licenciements économiques qui en ce moment sont très fréquents. Dans les tribunaux, cependant, c’est une autre vie. A l’image des robes uniformes présentes pour représenter l’égalité, face aux magistrats elles ne se sentent pas différentes. Pour Nadia, il s’agit d’un endroit où seuls les compétences et le sérieux sont pris en compte.

Avant d’obtenir ce poste Linda a éprouvé beaucoup de difficultés lors de sa recherche d’emploi. ” J’ai déposé 200 candidatures … littéralement”, assure-t-elle . Son statut la pousse à s’interroger sur la raison de ces nombreux refus. Son sexe, son adresse, son nom, tout lui passe par la tête. Elle se souvient qu’un jour Linda et son groupe d’amis ont postulé dans le même cabinet pour un poste de collaborateur. Petit à petit, certains de ses amis ont reçu des réponses positives mais elle, rien, pas même une lettre de refus. Ce qui marque Linda est le fait que tous ses amis d’origine maghrébine, comme elle, n’ont pas été rappelés. Pour elle, il s’agit d’une discrimination à l’embauche. Une situation qu’elle a trop connue.

Un sentiment d’injustice qui a poussé Karine Mazand-Mboumba Tchitoula à se remettre en question. L’avocate spécialisée dans le numérique est de nationalité gabonaise. Il y a sept ans, elle arrive en France après des études en Espagne. Malgré ses quatre années de pratique à Madrid, la jeune femme n’arrive pas à obtenir l’équivalent de son diplôme en France. En théorie, une disposition le permet pour les diplômés de l’Union européenne. Mais elle est gabonaise et cela coince. Ce qu’elle ressent comme une grande injustice. Finalement, après de nombreuses difficultés, Karine Mazand-Mboumba Tchitoula décide de se relever. Elle décide de postuler dans des cabinets mais les scénarios se répètent. Son parcours à l’international intéresse tellement qu’elle est démarchée par des cabinets. Mais lors des entretiens c’est le malaise, “Après m’avoir vu, d’un coup mon CV ne leur convient plus. Je crois que c’est plutôt moi qui gêne”. Après plusieurs refus, elle fait le pari d’ouvrir son cabinet un an après l’obtention de l’équivalence de son diplôme. Un pari réussi, aujourd’hui l’avocate s’occupe du champ numérique, notamment les conditions générales de vente des e-commerces.

Ces quatre femmes partagent un point commun: une détermination sans faille, sur laquelle elles ont dû compter pour mener à bien leurs parcours.

Djeinaba Kante

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